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Entretien avec Léo Joubert, chercheur et sociologue de Wikipédia

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Wikipédia fête cette année son vingtième anniversaire. À cette occasion, Wikimédia France vous fait découvrir quelques-unes des nombreuses personnalités françaises qui participent à cette aventure collaborative.

Aujourd’hui sur le blog de Wikimédia France, vous allez découvrir le travail de Léo Joubert, sociologue qui se penche depuis plusieurs années maintenant sur le fonctionnement de la communauté wikipédienne. Après la publication de sa thèse intitulée Wikipédia: la fabrique d’une encyclopédie à l’ère du logiciel libre. Sociologie d’un commun numérique de masse, Rémy Gerbet, délégué opérationnel de l’association, l’a interviewé pour vous.

Comment vous en êtes venu à vous intéresser à Wikipédia et à en faire un sujet d’étude ? Quel est votre parcours?

« Je viens d’abord des mathématiques appliquées, que j’ai étudiées en licence avant d’être attiré par les sciences humaines. En lisant un peu, au moment de choisir mon sujet de thèse, je trouvais qu’il y avait pas mal de « trous » dans la production sociologique française concernant Wikipédia. En particulier quelque chose : il était très difficile de répondre à la question « comment se structurent les parcours de wikipédiens ? ». C’est un peu ça qui m’a guidé comme un fil rouge durant toute ma recherche. En plus, en sociologie beaucoup de sujets ne sont pas traités car il n’y a pas de données ou celles-ci sont inaccessibles. Wikipédia a cet avantage que les données sont ouvertes.  Ça m’a permis de travailler plus directement et efficacement. »

Léo Joubert à la Wikiconvention 2018 lors de sa présentation des « mondes wikipédiens ».

Quel est l’axe principal de votre recherche ? 

« Au début, je me posais surtout la question des parcours. Mais, elle était un peu difficile à trancher au niveau master surtout parce qu’elle demandait des compétences en traitement de données que je n’avais pas encore. Donc, j’ai un peu généralisé et tracé un programme de recherche plus vaste que je pouvais d’abord commencer à regarder en surplomb. L’idée était de regarder plus généralement le lien entre les règles de Wikipédia et les engagements des wikipédiens. Cela, dans une forme sociale un peu spécifique comme un bien commun numérique avec une spécificité en plus qui est que Wikipédia peut-être considéré comme un commun de masse. C’est un peu l’angle d’attaque de la thèse. Selon moi, ce n’est pas la même chose de faire un bien commun à 20 que d’avoir chaque mois entre 10000 et 20000 personnes qui contribuent ensemble, la masse étant une variable significative pour l’analyse. Je me suis donc demandé ce qui se passait quand un flux (de personnes) étire une structure (le projet Wikipédia). Ce que ça changeait au niveau de l’équilibre entre engagement et règle. »

Comment s’assure t-on du respect des règles pour que le bien commun persiste ?

« Alors, sociologiquement, ce qui est intéressant est que dans les communs massifs comme Wikipédia, la communauté n’est pas seule. Il y a d’un côté la communauté des contributeurs qui produit le corpus, le surveille... Mais quand Wikipédia se massifie en 2007 notamment, il apparaît à côté de la communauté une société des usagers qui a une influence majeure sur l’évolution du commun. La communauté va s’adapter à des problèmes qui sont posés par la massification de l’usage de Wikipédia. Pour moi, c’est comme cela que doit s’interpréter la controverse entre inclusionniste et suppressionniste ainsi que les règles sur le paid editing. Puisque le corpus wikipédien est massivement utilisé, il faut des règles précises pour encadrer l’admissibilité des notices. Le même argument vaut pour les contributions rémunérées. Si le corpus est massivement utilisé, alors des entités économiques vont vouloir leur notice en considérant qu’il y a pour elles un enjeu de relations publiques. 
 
En fait, derrière tous ces processus, il y a l’idée que faire un wiki entre 10 personnes, ce n’est pas pareil que faire un wiki lu par des dizaines de millions de personnes chaque mois. C’est ce que je veux exprimer en disant que l’usager, même s’il reste en retrait de l’activité de contribution, participe de la dynamique de Wikipédia. Je vois cette hypothèse confortée par le fait que dès la massification de la version francophone de Wikipédia en 2007, tu vois apparaître des controverses sur sa fiabilité portées par des personnes comme Assouline, Jeanneney ou Bonod et que tous les contributeurs connaissent ! Si des intellectuels centraux, de ce qu’Alexandre Moatti appelle le « milieu intellectuel français », ou des pédagogues de haut niveau prennent la peine de critiquer publiquement Wikipédia, c’est que critiquer Wikipédia est devenu un enjeu. La préface écrite par Assouline dans le livre de ses étudiants est très révélatrice de l’émergence de cette société des usagers très hétérogène. La communauté va s’adapter à ce public – parfois, tout simplement, en accueillant des usagers en son sein. »

« L’audience de certains articles influe sur les règles »

« Voilà. L’obligation de citer la source est un autre exemple d‘évolution de la communauté des contributeurs en réponse aux signaux de l’émergence de la société des usagers. On sait que l’encyclopédie est consultée, donc on est en train de faire une encyclopédie de référence. Ceux qui s’en servent comme référence agissent sur le processus de règlementation, ça c’est vraiment l’idée clé. Au passage, elle va à l’encontre de la définition traditionnelle d’un bien commun en sciences sociales, où seuls les participants au projet définissent les règles – c’est le cas chez Ostrom, entre autres
 
En se donnant les moyens de rendre compte de l’interaction entre usagers et contributeurs, on peut également penser le rôle de Wikimédia France et pourquoi les interactions entre l’association et la communauté sont si complexes.  L’activité première de Wikimédia France est de servir de passerelle entre communauté des contributeurs et société des usagers. On comprend bien que l’association soit en permanence sur un siège éjectable – ce qui ne veut pas dire qu’elle est éjectée, elle reste dans le cockpit mais sa position est structurellement fragile. Organiser l’interaction entre usagers et contributeurs, par exemple par des ateliers, c’est mettre au jour cette interaction entre société et communauté. Dans certaines modalités, cela peut apparaître comme une ingérence à beaucoup de contributeurs. À juste titre ou non, ce n’est pas mon travail de le dire, je suis simplement dans une position de diagnostic. Je veux simplement dire que c’est dans cette interaction que se décident les règles, que cette interaction est plus ou moins explicite et que c’est la raison de la tension qui peut survenir dans les moments d’explicitation. Pour moi, le moment privilégié de cette explication est l’entrée d’un nouveau dans la communauté – par un atelier contributif ou de lui-même, peu importe. Et plus encore, l’entrée d’un nouveau qui fait une erreur : est-ce que c’est un vandale ou est-ce que c’est un nouveau de bonne foi ? Cette question est vertigineuse parce qu’en plus d’elle-même, elle pose la question d’une évolution possible des règles et de l’usage des règles invoquées pour sanctionner ou non. C’est sur ce paquet d’explosifs que des institutions comme Wikimédia France sont assises. Sans être instables – elles existent depuis presque 20 ans et sont en pleine forme… – elles sont dans une position de fragilité structurelle. »

Comment un usager devient contributeur ? 

« Ça c’est aussi une question vertigineuse ! Je m’y suis attelé en mobilisant le concept de « carrière ». En sociologie nous utilisons ce concept au-delà de sa connotation strictement professionnelle, pour désigner des processus au cours desquels l’identité de l’acteur va évoluer en fonction de sa position. Réciproquement, sa position va évoluer en fonction de son identité. Concept vertigineux pour une question qui ne l’est pas moins, donc…
 
Mes recherches m’ont permis de voir qu’il existe bien des carrières de Wikipédiens avec trois étapes clés : 
  1. « le passage à l’acte » : J’effectue ma première modification ou correction sur l’encyclopédie. Souvent, on va corriger la petite faute d’orthographe.
  2. « la décision de rester » : Je peux décider de poursuivre ma participation et de l’amplifier.
  3. « la cristallisation » : Je rentre de plus en plus en contact avec la communauté et se développe une véritable identité de wikipédien. Je deviens wikipédien à mes yeux et à ceux des autres contributeurs. Ça c’est important : développer une identité sociale c’est changer son regard sur soi et que cette évolution change le regard des autres sur nous. Ça passera concrètement par de la réputation – « il fait bien telle ou telle notice » – par l’adoption d’un rôle – « lui son bot il fait ça »… Il y a beaucoup de leviers d’identification, c’est une caractéristique forte de la communauté, d’ailleurs…
Si on va un peu plus loin, ces trois étapes sont différentes. L’étape du début, le passage à l’acte, est une étape de sélection. Je vais devenir contributeur parce que mes caractéristiques sociales me disposent à l’être. L’étape de la fin est identificatoire, c’est à dire que je suis wikipédien parce que je me reconnais comme tel. La différence est ténue, mais les processus sociaux, politiques et cognitifs ne sont pas exactement les mêmes. »

Qui passe à l’acte ? 

« On repère deux profils très spécifiques qui dominent nettement tous les autres, c’est pour cela que je parle d’étape de sélection. D’un côté, tu as des jeunes hommes encore dans l’enseignement secondaire (lycée, collège). De l’autre, des hommes de moins de 40 ans fortement diplômés. Donc, une très forte influence du genre. Dans mes modèles, je montre par exemple que le fait d’être un homme dispose davantage à passer à l’acte que le fait d’avoir un doctorat, ce qui peut sembler étonnant pour une encyclopédie… »

Comment intervient la décision de rester au sein de l’encyclopédie ?

« C’est l’étape la plus complexe à éclairer parce qu’elle est une étape sélective mais des éléments d’identification commencent à se développer. Déjà, il faut définir ce que veut dire « rester ». J’ai choisi deux seuils : rester au-delà de 24 heures et rester au-delà de 2 ans. Ces deux seuils ne mesurent évidemment pas la même chose. Celles et ceux qui restent plus de 24 heures sur l’encyclopédie sont ceux dont les contributions sont bien reçues dès le début. Si les contributions réalisées dans les premières 24 heures de la trajectoire sont effacées, il est très probable que le contributeur parte.
 
Deux ans après la première contribution, les contributeurs qui restent sont ceux qui ont développé des interactions amicales mais aussi conflictuelles avec d’autres contributeurs. Ça c’est un point important : on reste plus de deux ans si on a été reçu ni trop bien ni trop mal. On a un peu l’impression que le contributeur « accroche » avec la communauté ici, dans tous les sens du terme. Je m’accroche car je m’attache et Wikipédia commence à importer pour moi. Mais aussi je m’accroche au sens plus familier, je m’engueule. Je ne sais plus qui disait « un ami c’est quelqu’un qu’on connait bien mais qu’on aime quand même ». C’est un peu ça, je fais la connaissance des wikipédiens, puis au bout de deux ans je décide si malgré leurs défauts je les aime. Si je suis très mal reçu, je ne peux pas les connaître, je ne peux pas m’accrocher. Si je suis très bien reçu, pareil, je reste un peu tout seul et je fais mes contributions de mon côté mais aucun processus d’engagement dans une communauté ne se met en route.
 
C’est ce processus d’accrochage qui s’amorce pendant l’étape de la décision de rester et qui va considérablement se solidifier pendant l’étape de la cristallisation. En fait, les carrières de wikipédiens sont très rares – très peu d’usagers de Wikipédia contribuent – mais quand elles arrivent, elles sont très solides. Je ne peux pas comprendre sociologiquement le parcours de vie des contributeurs que j’ai interrogé sans savoir qu’ils sont wikipédiens. C’est un vrai engagement, on va s’y engager très très fortement et ça va orienter notre trajectoire. 
 
Et ce qu’il est intéressant de noter sociologiquement, c’est que ces engagements très forts vont conduire à une coconstruction des acteurs et des règles. Les règles wikipédiennes sont ce qu’elles sont parce que des acteurs y adhèrent comme à la prunelle de leurs yeux, et les acteurs sont ce qu’ils sont parce que les règles ont servi de support à l’apprentissage du métier de contributeur. »

Comment oblige-t-on les nouveaux à respecter les règles ? 

« Ça c’est une question encore plus compliquée que les autres. Elle se place déjà dans une tension dialectique très difficile. Dans un commun, les participants doivent pouvoir changer les règles lorsqu’ils s’engagent : l’encyclopédie leur appartient un petit peu même si on ne peut pas parler de propriété au sens strictement économique. Mais, si les règles changent tout le temps et à chaque fois qu’un nouveau s’engage, on comprend bien qu’il va être un peu difficile de faire une encyclopédie.
 
De cette tension découle en permanence un conflit entre des « anciens », ceux qui sont là, et des « modernes », ceux qui arrivent avec une autre manière de faire. Cette opposition existe d’emblée à la création de Wikipédia en complément de Nupedia, avec Larry Sanger qui défend les anciens et veut des règles très contraignantes, des procédures d’exclusion de nouveaux contributeurs pas très scrupuleux… Et, d’un autre côté, des néo-wikipédiens qui mettent en avant l’idée que si le projet est vraiment participatif, ils doivent pouvoir y laisser leur marque.
 
Cette tension dialectique va constamment se jouer, avec deux moments clés. Le premier est né très tôt avec la formation des principes fondateurs. Voilà 4 règles immuables et la dernière dit qu’à l’exception de ces quatre-là, on peut tout faire. C’est une manière de nouer un contrat moral : nous, anciens, on ne transigera pas là-dessus mais si vous, modernes, vous voulez ajouter quelque chose, allez-y. Je raconte ça comme une interaction explicite mais c’est évidemment un processus structurel… 
 
Le deuxième moment apparaît beaucoup plus tard, en 2012 avec la mise en place de dispositifs d’accueil des nouveaux. En gros, on explique aux nouveaux comment contribuer. Expliquer, c’est aussi une manière d’imposer. En tant qu’enseignant je le sais bien : quand j’explique à un étudiant ce qu’est la sociologie, je lui impose une norme sur la manière de faire de la bonne sociologie. Et donc, socialisés comme contributeurs, les nouveaux vont d’eux-mêmes « s’interdire » de trop bouger les règles. Le mot interdire est sans doute trop fort ici même s’il fixe l’idée. En fait, c’est l’idée que quand on a développé une identité de wikipédien, qu’on se sens intégré à la communauté, on a « moins envie » de modifier une règle et au contraire, on adhère à la philosophie morale qui les sous-tend. On développe progressivement ce que Max Weber appelle une « éthique de responsabilité » : je suis responsable de Wikipédia donc je ne peux pas simplement chercher à imposer mes convictions sur ce que devraient être les règles.
 
Je ne sais pas quels seront les prochains temps de cette tension dialectique, et d’ailleurs les sociologues sont toujours très très mauvais pour les prédictions, donc je ne vais certainement pas m’y risquer ! Ce que je sais en revanche, c’est que le mot tension dit ce qu’il dit : les communautés numériques ne sont pas des havres de paix. Elles vivent, peut-être plus que les autres institutions sociales, du conflit. C’est en fait tout le mystère de communs comme Wikipédia : comment des règles aussi fortement consensuelles ont pu être adoptées alors que les contributeurs font souvent le récit de leur participation comme une suite de conflits ?
 
Pour moi, les wikipédiens ont été capables de se mettre d’accord sur des règles qui cadraient leur désaccord. Puisqu’on est d’accord ce sur quoi on n’est pas d’accord, on peut enclencher des dynamiques de conflits très puissantes qui s’avèrent paradoxalement intégratrice. Beaucoup des contributeurs que j’ai interrogés disaient par exemple être passionnés par le conflit au début de leur carrière, puis ont ensuite pris leur distance pour mener une activité plus calme et cadrée par un rôle bien défini. On aura donc toujours des conflits, mais on aura des dynamiques intégratrices qui répondent à ces conflits. Voilà ce que j’ai voulu formuler avec mes recherches sur Wikipédia : l’idée que le conflit ne s’oppose pas à l’intégration mais que ces deux termes sont en interaction très complexe. »

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Crédits images
Houssem Abida, CC BY-SA 4.0
Effeietsanders, CC0

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