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L’affaire Avisa Partners sur Wikipédia, expliquée.

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Quelques mois après la dernière découverte de modifications abusives à large échelle sur Wikipédia, nous avons appris qu’un cabinet de conseil en communication, Avisa Partners, ou ses prestataires sont suspectés de ne pas avoir déclaré leurs très nombreuses contributions rémunérées. Rappelons-le : le bon usage de Wikipédia en français repose sur cinq principes fondateurs et sur des règles définies au fil du temps par sa communauté. Ces règles internes sont complétées par les conditions d’utilisation de la Fondation Wikimédia qui obligent de déclarer toutes les contributions effectuées contre une rémunération. Ne pas respecter cette règle, c’est dégrader un bien commun numérique et nuire à la neutralité de l’encyclopédie.
 
Nous vous proposons ici un résumé de cette affaire.
Contribution rémunérées à Wikipédia dissimulées
Sur la Wikipédia en français, il est interdit de dissimuler des contributions rémunérées.

Avisa Partners, qu’est-ce que c’est ? 

Anciennement nommé iStrat, Avisa Partners est, officiellement, un cabinet de conseil spécialisé en cybersécurité, investigations et relations publiques. Si on creuse un peu, on découvre rapidement que diverses enquêtes journalistiques, dont celle de Mediapart et celle de Libération publiée le 8 juillet dernier, indiquent que sa principale activité est la commande de faux articles pour le compte de sa clientèle. Avisa Partners a recours à un très grand nombre de sites Internet qui, en apparence seulement, ressemblent à des sites d’information. Mais il suffit de s’intéresser au sérieux des rédacteurs ou à la propriété de ces sites pour constater qu’il ne s’agit pas de véritables sites d’information, mais de sites à pure visée promotionnelle, mis à la disposition de la clientèle d’Avisa Partners pour diffuser leur message et représenter leurs intérêts sur Internet. Parmi ces clients, citons la famille Arnault (groupe LVMH), le groupe EDF (pour « contenir l’activisme anti-nucléaire » et défendre les compteurs Linky), ou encore des représentants du pouvoir au Kazakhstan et au Tchad. En plus de l’utilisation de ces faux sites d’information, Avisa Partners a « intoxiqué » des médias déjà établis, comme l’espace Club de Mediapart, qui permet en principe aux abonnés de s’exprimer. Avisa Partners y publie des billets sous de faux noms, en les illustrant avec des photographies tirées de banques d’images, pour leur donner l’apparence de vrais articles.
Outre le groupe Avisa Partners, les sociétés Nativiz et Link-Edit, proches d’Avisa selon les enquêtes de presse, sont également impliquées.

En quoi les activités d’Avisa Partners sur Wikipédia posent-elles problème ?

Quoi que l’on pense de l’aspect éthique des activités d’Avisa Partners, elles sont incompatibles avec plusieurs règles de l’encyclopédie. Le second principe fondateur de Wikipédia, la neutralité de point de vue, est notamment bafoué, puisque les faux articles produits par Avisa Partners ne sont pas des articles de presse, résultat d’un travail journalistique, mais du contenu promotionnel créé de toutes pièces dans les intérêts de la clientèle de l’agence. À ce titre, ils ne relèvent pas des sources secondaires admissibles sur Wikipédia en français. Un autre problème essentiel réside dans le fait que les comptes utilisés par l’agence n’ont jamais respecté l’obligation de transparence vis-à-vis des contributions rémunérées : toute personne qui rédige dans Wikipédia en français contre une rémunération est dans l’obligation de le déclarer. Tout manquement répété à cette obligation entraîne le blocage des comptes concernés. 
 
Enfin, un certain nombre de comptes repérés comme liés à l’agence Avisa Partners sont ce que l’on appelle des faux-nez : des multicomptes gérés par une seule personne. Leur utilisation pour faire pression et pour contrevenir aux règles est interdite, qu’il s’agisse de publier plusieurs avis en faveur de ses intérêts dans une page de discussion, ou d’intervenir avec plusieurs comptes dans un article afin de donner l’illusion du nombre et d’imposer un point de vue. Avisa Partners a eu recours à ces techniques.

Chronologie de la découverte des activités interdites

Les premiers doutes relatifs à Avisa Partners remontent à mars 2022, lorsque la page consacrée à cette agence sur Wikipédia en français est proposée en débat d’admissibilité. Un débat d’admissibilité est une procédure d’une à deux semaines visant à décider, de manière collégiale, si une page a sa place sur l’encyclopédie. Différentes irrégularités apparaissent durant le vote, attirant l’attention de plusieurs bénévoles.

En juin, peu avant la publication du premier article de Mediapart, Jules*, un administrateur, démarre alors une enquête qui l’amène à entrer en contact avec des journalistes de Mediapart enquêtant de leur coté sur Avisa. Le croisement des informations recueillies par Jules* et par Mediapart permet de révéler les activités des membres d’Avisa Partners sur Wikipédia, notamment grâce à la mise en relation des faux articles publiés sur l’espace blog de Mediapart puis cités comme sources dans des articles de Wikipédia.

Toutes ces informations permettent de remonter jusqu’aux comptes qui ont inséré les faux articles commandés à Avisa Partners dans l’encyclopédie. L’enquête s’appuie sur les données publiques de Wikipédia : la liste des liens web insérés dans des articles et l’historique des modifications opérées sur chaque article sont publics. En d’autres termes, toute personne bénévole motivée peut repérer de tels comptes, même sans droits d’administration.

Les activités d’Avisa Partners sur Wikipédia ont d’ailleurs été suspectées indépendamment par des bénévoles qui n’ont aucune responsabilité d’administration, et même par des passionnés de données ouvertes qui se sont exprimés sur les réseaux sociaux. Cette vérification est possible parce que les modifications effectuées sur Wikipédia sont ouvertes (open-source).

Le résultat de l’enquête conjointe de Jules* et de Mediapart est publié le 21 juillet. Cela permet de rattacher deux comptes de façon certaine à l’agence Avisa Partners, et d’en suspecter six autres, notamment en croisant les doutes de plusieurs bénévoles.

Cette première phase d’enquête mène à une vérification d’adresse IP (ou RCU, pour Request Check User en anglais). Lorsqu’une utilisation de Wikipédia semble contraire aux règles, des vérificateurs d’adresse IP peuvent intervenir pour identifier l’usage de comptes secondaires ou de serveurs mandataires (en anglais proxy), des programmes servant d’intermédiaire pour accéder à un réseau en cachant le point d’accès individuel de l’utilisateur. L’usage des serveurs mandataires est très fortement déconseillé sur l’encyclopédie, car ils permettent de la vandaliser anonymement ; en général, ils ne peuvent par défaut pas écrire sur Wikipédia. La RCU menée dans ce cas a révélé l’usage de tels serveurs pour la majorité des comptes visés, et le fait que deux d’entre eux partagent le même point d’accès, c’est-à-dire qu’il s’agit de la même personne ou de personnes qui utilisent la même connexion, par exemple en partageant un bureau.

À la suite de Mediapart, les médias Arrêt sur Images et Reflets.info ont enquêté, identifiant de nouveaux faux sites d’information, permettant à la communauté wikipédienne de mettre au jour d’autres manipulations opérées sur Wikipédia par les agences Avisa Partners, Nativiz, ou leurs clients. Publiquement, ces entreprises nient toute implication, tout en rappelant que l’ensemble de la profession recourt à ce type de techniques d’influence.

Réactions de la communauté bénévole

Après obtention de ces informations, la communauté a pris des mesures afin de protéger Wikipédia des manipulations opérées par Avisa Partners.
La première mesure prise par les bénévoles de la Wikipédia en français a été le blocage en écriture de tous les comptes avérés et des six comptes suspectés, après que l’usage de serveurs mandataires ouverts et de faux-nez a été démontrée pour ces derniers. Un blocage en écriture, à bien différencier d’un bannissement, consiste en une interdiction pour le compte concerné de modifier du contenu dans Wikipédia. 
La seconde étape a été de repérer les articles modifiés ou créés contre rémunération par Avisa Partners, et d’en vérifier le contenu. Un bandeau a été déposé sur chacun d’eux. Parmi les exemples représentatifs de ces articles créés ou modifiés contre rémunération par l’agence Avisa Partners, citons ceux de l’entrepreneur Bernard Arnault et de ses fils héritiers, qui ont bénéficié d’articles sur plusieurs versions linguistiques de Wikipédia. Ces articles ne contiennent aucune information négative à leur égard, notamment le qualificatif de « fabrique des héritiers » qui apparaît pourtant dans les sources utilisées. C’est classique dans la rédaction des agences d’influence.
Un aperçu du bandeau sur les avantages non déclarés visible sur l'article « Bernard Arnault » de la Wikipédia francophone.
La troisième étape est l’ajout des faux sites d’information liés à Avisa Partners ou Nativiz à la liste d’interdiction des liens web de Wikipédia : il est désormais impossible d’insérer sur Wikipédia un lien issu des sites repérés. En parallèle, la communauté bénévole travaille à retirer ces liens des articles existants, ainsi que les informations associées aux liens lorsque la manipulation est avérée. Le nombre d’articles intoxiqués par ces liens apparaît assez faible (quelques dizaines) à ce stade de l’enquête.
Enfin, le bannissement d’Avisa Partners et Nativiz en tant que personne morale a été adopté ce lundi 8 août. Un bannissement consiste à interdire à une personne physique ou morale d’écrire sur Wikipédia. C’est une sanction plus lourde que le blocage en écriture, qui autorise la création de nouveaux comptes pour contribuer. Même si Avisa Partners déclare un jour vouloir commencer à respecter les règles de Wikipédia, toute modification de leur part leur restera interdite. Si cette société continue à proposer des prestations liées à Wikipédia, quelles qu’elles soient, cela demeurera absolument contraire aux règles de l’encyclopédie. Ces modifications ont toutes les chances d’être repérées par la communauté bénévole et annulées, au détriment de l’image de leur clientèle.

En conclusion : l’intelligence collective fonctionne !

Côté wikimédien, cette affaire permet plusieurs constats.
Le premier, c’est que certaines agences de communication maîtrisent les rouages de l’encyclopédie et en connaissent très bien les règles, n’hésitant pas à recourir sciemment à la tromperie pour les contourner. On peut déplorer que des entreprises françaises qui ont une réputation bien assise mettent en œuvre des techniques opaques à rebours des efforts collectifs que nous devrions tous fournir en matière de lutte contre les fausses informations et de défense de la presse. Les clients de ces agences, en acceptant de telles pratiques, sont aussi responsables de ces abus.
Le second constat, plus réjouissant, c’est que l’intelligence collective des bénévoles fonctionne globalement bien pour protéger l’encyclopédie de telles manipulations, de même que la mise à disposition des données ouvertes de Wikipédia.
Enfin, si la presse s’est concentrée ces dernières semaines sur Avisa Partners, ce n’est évidemment pas la seule entreprise qui viole les règles de l’encyclopédie. La société KapitalBrand, rebaptisée Webforces, est bannie de la Wikipédia francophone depuis mars 2021. De nombreux comptes appartenant vraisemblablement à la société Laudans, qui n‘hésite pas à se vanter d’enfreindre les règles quand ça l’arrange, viennent d’être sanctionnés. De plus, les informations de presse indiquent que le principal concurrent d’Avisa, l’Agence pour la diffusion de l’information (ADIT), qui possède Stratinfo et VA press, anime des sites Internet se faisant passer pour des sites d’information journalistique (mais un nombre bien plus réduit de sites, et de façon un peu plus transparente que son concurrent Avisa).
Mediapart conclut ainsi à juste titre son billet de blog sur l’affaire : « Les enquêtes resteront nécessaires pour identifier les manipulateurs professionnels, puis les éliminer de nos espaces participatifs et collaboratifs. L’échange de pratiques avec Wikipédia nous rappelle que l’entraide est une autre de nos armes. Et que des alliances peuvent renforcer nos indépendances ». Wikimédia France y souscrit entièrement, et mettra à disposition ses moyens pour faciliter les interactions entre la communauté wikimédienne, les médias, mais aussi les fact-checkeurs et autres spécialistes en renseignement d’origine sources ouvertes.

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Crédits images
Contribution rémunérées à Wikipédia dissimulées
CC BY 2.0 Marco Verch
IFLA, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons
Wikinade, CC BY-SA 4.0

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