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Projet pédagogique autour de Wikipédia à l’Université de Guyane : le témoignage de Marie Latour

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Marie Latour
Marie Latour est directrice adjointe du Service commun de la Documentation à l’Université de Guyane. Elle mène un projet pédagogique autour de Wikipédia avec une équipe d’enseignants chercheurs, en partenariat avec Wikimédia France depuis 3 ans. Ensemble, ils ont formé des étudiants de master à la contribution sur Wikipédia et Wikimédia Commons. Nous revenons aujourd’hui sur ce qui a motivé ce projet et sur l’impact qu’il a aujourd’hui au sein de l’Université.

Comment est née l’idée de ce projet pédagogique ?

Dans les bibliothécaires universitaires, nous avons des missions pédagogiques : nous formons les étudiants aux compétences documentaires pour améliorer leurs recherches et travaux académiques. Ces heures dédiées au sein de leurs cursus sont cruciales, mais les jeunes en master et en doctorat ont du mal à appliquer ce que nous leur enseignons.
Pour les aider à passer de la théorie au concret, nous avons eu l’idée de proposer des travaux pratiques. Wikipédia nous est apparu comme le meilleur terrain pour qu’ils sautent le pas car l’encyclopédie les oblige à mettre en œuvre les compétences acquises en cours, au travers d’un projet qui a du sens et met leur travail en valeur.
Je connaissais déjà un peu les dessous de Wikipédia grâce à un atelier à la B.U. P.M.C. à Jussieu, donné par l’administrateur de Wikipédia Gilles Chagnon. Je savais que mes étudiants, eux, n’étaient pas familiers du numérique libre et collaboratif, et que cela leur offrirait une éducation aux médias marquante.
Ces deux premiers objectifs s’alliaient à un troisième : les pages concernant la Guyane sont très mal documentées sur Wikipédia alors qu’il y a une énorme richesse sur ce territoire, tant concernant la faune et la flore, que dans les cultures et innombrables langues qu’on y parle. Ce projet était l’occasion d’améliorer drastiquement la qualité des connaissances partagées sur Wikipédia autour de la Guyane.
Nous avons relié ces trois objectifs pour en faire un projet de contribution scientifique sur Wikipédia très formateur et motivant pour les étudiants car leur travail est vu par des milliers de personnes et valorise leur territoire.
L'équipe du projet

Quels ont été vos premiers pas ?

La première étape a été d’associer des enseignants chercheurs dans cette démarche. Ils avaient les connaissances scientifiques et pouvaient encadrer les étudiants pour assurer la qualité du contenu qu’ils produiraient. Deux maîtres de conférence, Tina Harpin (Littérature contemporaine) et Ahmed Mulla (Anglais), qui s’intéressent aux féminismes post-coloniaux et qui ont tout de suite adhéré au projet. De mon côté, je pouvais apporter une légitimé documentaire en accompagnant les recherches bibliographiques, le travail de sourçage, la fiabilité des sources utilisées.
Ce premier pas franchi, nous avons été rejoints par Amandine Touitou, professeure agrégée de Géographie et alors responsable du master MEEF Histoire-Géographie, puis par Mariane Palisse et Damien Davy, anthropologues,  et enfin par Giulia Manera et Rosuel Lima-Pereira, maîtres de conférences en Portugais, et par Mylène Danglades et Audrey Debibakas, maîtres de conférences en littérature. Il y a donc une très forte communauté scientifique qui s’est construite autour de ce projet.
 
Nous avions également besoin de formateurs techniques : nous avons donc décidé de travailler  avec Alexandre Hocquet, professeur des universités  à l’Université de Loraine et historien des sciences spécialistes de Wikipédia, ainsi qu’avec Ivonne et Gala, respectivement fondatrice et co-fondatrice du projet “Noircir Wikipédia. Le premier nous enseigne  les codes de Wikipédia, les ressorts de la communauté, et les dessous du mouvement Wikimédia. Quant à Gala et Yvonne, elles forment  les étudiants à la contribution sur Wikipédia et Wikimédia Commons. Elles se sont révélées comme une évidence au sein du projet puisque leur initiative Noircir Wikipédia a pour but d’apporter de la visibilité aux femmes et personnes afro-descendantes et que je souhaitais par notre travail documenter la diversité culturelle qui fourmille en Guyane.
 
La première année, le projet a été entravé par la Covid-19, mais nous avons tout de même mis en place des cours auprès de deux  promotions : celle du Master 1 “Civilisations, cultures et sociétés” et celle de Master 1 MEEF Histoire-Géographie qui forme de futurs enseignants du secondaire.  La deuxième année, nous avons élargi le projet au DU “Langues et Cultures régionales” où les langues régionales – notamment le créole guyanais mais aussi les langues Bushinengue et amérindiennes  – sont enseignées. La troisième année, nous avions prévu de renouveller l’opération, mais le DU  n’a pas eu suffisament d’inscrits pour ouvrir à la rentrée 2021 : nous avons donc dû annuler le programme. Nous avons en revanche continué le projet avec le master “Civilisations, Cultures et Sociétés”.
 
Cette année (2022-2023) l’Université prévoit d’ouvrir une licence Langues et cultures régionales et d’inclure dans le cursus notre projet Wikipédia. Nous préparons même l’arrivée d’un nouveau formateur dans l’équipe : Lucas Levêque, qui accompagnera les étudiants sur le wiktionnaire et Lingua Libre afin que les étudiants documentent au mieux la richesse linguistiques dont ils sont les futurs garants. Nous continuerons bien-sûr le travail auprès des étudiants du Master “Civilisations, cultures et sociétés”.

Quel était votre but, votre motivation ?

Mon objectif majeur était de contribuer à diffuser des connaissances, à déconstruire les préjugés qui pèsent sur la Guyane et à mettre en valeur ses cultures, ses littératures, ses langues. C’est très stimulant parce que la plupart des gens ont peu de connaissances ou des connaissances très biaisées sur cette région du globe. Faire participer les détenteurs de connaissances uniques, que personne n’a plus qu’eux, puisqu’ils y vivent et qu’ils l’étudient, et le partager au monde est une expérience collaborative et scientifique exceptionnelle. Nous sommes d’autant plus motivés que nous encadrons nos étudiants au plus près et leur faisons produire des contenus de qualité.

Comment fonctionne le projet ?

Le projet se déroule sur un semestre chaque année. Nous demandons aux enseignants de définir des sujets de rédaction et d’identifier des zones d’ombre sur Wikipédia, où l’information est manquante. Ils produisent une liste d’articles potentiels, dont nous vérifions l’admissibilité – un travail de recherche documentaire important effectué par Gala et Ivonne. Une fois la liste définitive établie, nous la répartissons entre les étudiants et assignons à chacun un article à rédiger ou à améliorer.
Ensuite, ils reçoivent 10 heures de formation technique. Cette année, les cours et ateliers de Gala et Ivonne ont beaucoup motivé les étudiants. Elles ont même proposé quatre heures de tutorat optionnel en plus et tous les étudiants y ont participé avec enthousiasme ! Cette formation est complétée par des cours de contextualisation sur Wikipédia et ses projets frères que dispensent Alexandre Hocquet et Adélaïde Calais.
Ensuite, les étudiants produisent ou améliorent substanciellement l‘article qui leur a été assigné. Les enseignants les accompagnent et en évaluent le contenu scientifique, je contrôle pour ma part  le travail de recherche documentaire et de sourçage. Gala et Ivonne, elles, s’attachent à encadrer et à apprécier l’investissement général et la réalisation technique, la « wikification » de l’article ainsi la pertinence des échanges avec le reste de la communauté wikimédienne.
 
Mon travail en tant que coordinatrice du projet consiste à préparer et anticiper tous ses aspects , puis à en faire le bilan : coordonner les acteurs, harmoniser le travail des enseignants, formateurs et partenaires, rechercher des financements,organiser les déplacements des intervenants qui viennent sur place, diffuser l’idée et communiquer autour du travail accompli pour inciter de nouveaux enseignantschercheurs à nous rejoindre. et enfin valoriser cela auprès de l’université pour qu’elle nous soutienne. Je donne bien sûr également des cours de recherche documentaire auprès des étudiants en amont de la mise en pratique.

Quels sont les moments qui vous ont le plus marquée à travers cette expérience ? 

La première année, le cursus en Master Langues et Cultures régionales était mal parti : nous avions monté le projet très vite, sans avoir le temps de prévenir les étudiants du programme lié à Wikipédia avant leur inscription. Ils étaient donc surpris et peu motivés à l’idée de devoir rédiger un article sur l’encyclopédie en ligne, qui représentait pour eux une charge de travail supplémentaire. Mais on ne résiste pas longtemps à Wikipédia : petit à petit, ils se sont vraiment pris au jeu. L’une des étudiantes, qui était nouvellement à la retraite, m’a dit à la fin : je viens de trouver ce qui va occuper mes journées ! J’ai eu de nombreux témoignages par mails d’étudiants qui m’ont écrit spontanément pour me dire que le projet était formidable et qu’ils étaient ravis d’avoir pu découvrir les dessous de l’encyclopédie. Beaucoup croyaient que c’était une entreprise qui réalisait cela, plutôt qu’une communauté collaborative que tout un chacun pouvait rejoindre
Un étudiant m’a même dit cette année-là : « On dit que Wikipédia n’est pas fiable, mais vu comme on a peiné pour sourcer chaque information, on est sûr que c’est aussi fiable que possible. Quel boulot ! »

De quelle contribution d’étudiant.e êtes vous particulièrement fière ?

Je me rappelle une étudiante qui avait fait un excellent article sur les Wayãpi, un peuple autochotone amérindien de Guyane. Il y a eu aussi cette année un très bel article sur Cécile Kouyouri, une cheffe coutumière amérindienne. Il faut savoir qu’il y a encore assez peu de femmes cheffes coutumières en Guyane, et que celles-ci sont parfois un peu invisibilisées dans les luttes amérindiennes. L’anthropologue qui suivait l’étudiante s’est donc exclamée en lisant son article : “Il y a assez peu d’articles sur les chefs coutumiers autochtones en général sur Wikipédia, mais au moins, les femmes seront bien représentées !”
 
Concernant l’article sur MarieGeorge Thébia, je dois avouer que c’était au départ un peu mal parti. Plusieurs chercheuses de l’Université suivent de très près son travail car il s’agit d’une étoile montante de l’écriture en Guyane. Cependant, comme sa percée reste récente, les sources la concernant manquent encore un peu. L’étudiante qui devait rédiger l’article a remué ciel et terre pour trouver des sources admissibles pour Wikipédia, et Gala et Ivonne ont parachevé le travail.  Le résultat s’est soldé d’une belle victoire, car l’article, d’abord menacé de suppression, a été sauvé grâce à cette collaboration multipartite. À la suite de cela, un autre article a même été écrit sur son premier roman, La Vie Bidim d’Ambrosia Nelson par une autre membre du projet “Noircir Wikipédia”. Constatant ce travail, l’autrice s’est fendue d’un post réjoui sur les réseaux sociaux pour exprimer sa fierté d’être sur Wikipédia. Quand le Directeur du Service commun de la Documentation, Nicolas Ruppli lui a appris qu’il s’agissait du travail de son équipe, l’autrice a envoyé une photographie d’elle-même pour mieux illustrer l’article ! 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la collaboration avec Wikimédia France ?

Les débuts ont certes été un peu difficiles : la Guyane, c’est loin, et avant la Covid-19, on n’avait pas vraiment l’habitude de collaborer à distance. Mais je me suis accrochée et me suis formée grâce au “Wikipédia Pas à Pas: je l’ai d’ailleurs trouvé très bien fait et très pédagogique. Puis la collaboration avec Wikimédia France est devenue plus étroite : l’association nous a fourni un vrai support logistique, a formé les différents acteurs du projet, débloqué des financements, provoqué des mises en contact avec des acteurs-clés aux bons moments. Pour nous, Wikimédia France a été un pôle d’expertise et de ressources indispensable.
Heureusement que  j’avais eu en début du projet l’idée de les contacter directement ! Cela a été possible, car durant mes études, j’avais réalisé un stage à la bibliothèque “Pierre et Marie Curie” de l’Université Paris VI. La responsable des formations aux usagers, Myriam Gorsse, avait organisé des conférences les midis avec Gilles Chagnon, un enseignant-chercheur qui était aussi administrateur sur Wikipédia. J’ai découvert à cette occasion un monde que je ne connaissais pas, au fonctionnement extraordinaire et à bien des égards unique. J’ai été fascinée, et je suis repartie avec l’intime conviction qu’il y avait là quelque chose d’intéressant à mener dans le futur. L’idée a fait son chemin, et je l’ai mise en application quatre ans plus tard. Lorsque j’ai lancé le projet, j’ai voulu bien-sûr recontacter cet administrateur qui m’avait mis tant d’étoiles dans les yeux… Mais pour des raisons personnelles, il lui était impossible d’intégrer le projet. Il m’a toutefois renvoyé…vers Alexandre Hocquet, avec qui une collaboration durable s’est amorcée.
 

Ce projet a-t-il changé votre quotidien, votre pratique professionnelle, votre institution ? Est-ce qu’il a eu une influence sur vos collègues ? 

Oui, car je contribue à Wikipédia de manière personnelle maintenant.  Au niveau professionnel, Wikipédia et ses projets-frères intéressent de plus en plus les bibliothécaires – de par leur envergure et leur caractère libre et collaboratif aussi. Il y a un véritable enjeu autour de l’alignement de nos référenciels avec ceux de Wikidata notamment.
Au sein de mon équipe, à la BU, mes collègues ne connaissaient pas vraiment Wikipédia. L’un d’eux se montrait même très méfiant envers elle car il la voyait comme une sorte de média détenu par de grands groupes, qui contribuait à la désinformation des masses par la distillation d’une information partiale et partieuse. Mais on en a beaucoup discuté ensemble : je lui ai même appris à contribuer…ce qu’il a fait. Et il s’est rendu compte, à sa grande surprise, que les informations sourcées qu’il rajoutait n’étaient ni supprimées ni même contestées par les wikipédiens. Aujourd’hui, il se montre même positif à propos de l’encyclopédie. Quant à mon chef, il a fini par lâcher dans un soupir : “Et voilà ! Tu nous parles tellement de Wikipédia que j’ai fini par leur faire des dons !”

Qu’est-ce qui vous donne de l’énergie au sein du projet ?

Je crois que c’est cette envie de partager et de faire partager leur culture aux gens. Et au niveau personnel, quand j’écris des articles, ça me met la banane !Cela donne du sens à ce que je fais. Car bibliothécaire, c’est un métier de culture dans lequel vous souhaitez partager ce que vous lisez, ce que vous apprenez. A travers la recherche documentaire, c’est aussi un travail d’enquête et de recherche minitieuse dans les bases de données et sur le Web. Contribuer à Wikipédia allie à mes yeux ces deux facettes du métier à la perfection !

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Crédits images
Marie Latour
@Marie Latour
Galahmm, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Wikinade, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

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