La fin de Wikinews : Regards croisés sur la disparition de la « mémoire vive » de l’actualité libre
C’est une page qui se tourne dans l’histoire des projets frères : Wikinews ferme ses portes. Né au cœur des années 2000 avec l’ambition d’appliquer les piliers du wiki au monde des médias, ce projet de journalisme citoyen n’a pas résisté au déclin progressif de son contributorat. Que signifie cette disparition pour notre écosystème ? Wikipédia est-elle condamnée à devenir une « encyclopédie de l’instant » ?
Pour y répondre, nous croisons aujourd’hui le regard de SleaY, administrateur de Wikinews, et de la chercheuse Jeanne Vermeische, docteure en science politique. Entre retour d’expérience et analyse sociologique, ils interrogent l’avenir de la mémoire vive de l’actualité et le risque d’invisibilisation des savoirs locaux.
La promesse initiale et le défi du temps court
En 2004, Wikinews naissait dans l’euphorie du Web 2.0 avec une promesse idéaliste. Comme nous le rappelle SleaY, l’ambition était de créer un média d’actualité libre, en transposant les principes de Wikipédia (neutralité, transparence, vérifiabilité) dans le domaine de l’actualité. C’est-à-dire un journal sans modèle commercial, sans pression politique et sans ligne éditoriale. Pour ce contributeur, qui a rejoint l’aventure en octobre 2013 en découvrant le projet par curiosité via la section « Autres projets » des modifications récentes, Wikinews représentait « un espace à construire, de terrain non exploité ».
Pourtant, le modèle s’est heurté à la temporalité propre du traitement de l’information. Contrairement à Wikipédia où un article peut être rédigé petit à petit sans pression et rester pertinent dix ans plus tard, Wikinews imposait une contrainte temporelle forte.
« Un article doit être rédigé rapidement et aura une durée de vie de quelques jours ou quelques semaines maximum. Après, il devient une simple archive ».
SleaY, administrateur de Wikinews
Cette exigence s’est avérée particulièrement lourde pour une communauté bénévole réduite. Comme le souligne Jeanne Vermeische, « écrire de l’actualité originale selon les règles que le projet s’était fixé est très coûteux. Le modèle était certainement difficile à soutenir dans un cadre bénévole, d’autant plus face aux logiques du journalisme en ligne, qui va très vite et s’inscrit dans une concurrence très forte des médias professionnels ». Sans ressources face à des rédactions capables de publier en continu, le projet s’est retrouvé piégé dans un cercle vicieux : le manque de trafic a entraîné un manque de contributeurs, limitant d’autant plus la création de nouveaux contenus.
Deux philosophies de la qualité face à l’urgence
La distinction entre Wikipédia et Wikinews ne résidait pas seulement dans le format, mais aussi dans la manière de garantir la qualité de l’information.
Sur Wikipédia, la patrouille vise le long terme pour lutter contre le vandalisme, vérifier les sources et maintenir la cohérence éditoriale. Sur Wikinews, « l’intérêt du projet reposait essentiellement sur ses articles récents. Un article vieux de deux semaines n’avait souvent plus de valeur journalistique. Cela rendait la patrouille beaucoup plus critique, car un seul article publié trop vite ou de mauvaise qualité pouvait nuire à la crédibilité du projet ».
C’est pourquoi un système restrictif appelé Supervision de qualité empêchait un nouvel utilisateur de publier immédiatement un contenu non vérifié et imposait une relecture stricte avant publication.
De son côté, Wikipédia a développé sa propre réactivité, intégrant au fil du temps une dimension de « contemporanéité ». Les contributeurs aux sujets politiques, grands consommateurs d’actualité, mettent d’ailleurs à jour l’encyclopédie parfois quasi en temps réel. « La communauté maintient une vraie discipline face à l’urgence de l’actualité » via des mécanismes renforcés comme les bandeaux ou les pages protégées, note Jeanne Vermeische. Toutefois, elle rappelle que cette réactivité est sélective et soumise à des règles strictes : Wikipédia n’autorise pas les travaux inédits et repose exclusivement sur des sources secondaires, là où Wikinews autorisait théoriquement le reportage original de première main.
Le déclin du contributorat et la perte d’un espace d’expérimentation
Le déclin de Wikinews s’est fait par cycles, avant un point de rupture visible entre 2020 et 2022.
Alors qu’en mai 2020, le projet comptait encore 108 articles créés et plusieurs projets secondaires (Wikinews Radio, Vidéo, Junior), l’activité s’est effondrée à seulement 10 articles en mai 2022. SleaY identifie l’été 2020 comme un tournant : « Des désaccords importants entre contributeurs ont entraîné plusieurs départs, puis un désengagement progressif au cours des mois suivants. Sur un projet déjà fragile, la perte de quelques personnes clés a eu un impact important ». La chercheuse nuance toutefois cette fin en rappelant que « sa disparition ne vient pas d’une censure mais surtout d’un manque d’appropriation collective ».
Avec cette fermeture, c’est un outil d’interconnexion qui disparaît au sein de l’écosystème Wikimédia. Wikinews alimentait directement les sections « Actualité » de nombreux portails de Wikipédia ainsi que les « Avis de voyage » de Wikivoyage. Plus encore, c’est la fin d’un modèle alternatif qui est actée. Pour la chercheuse, le projet offrait « autre chose, différent à la fois des grands médias et de l’information fragmentée des réseaux sociaux, de vouloir documenter l’actualité en ligne de manière collective et ouverte, sous licence libre ».
Prospective : Vers une invisibilisation des marges et du local ?
La disparition de Wikinews pose une question fondamentale sur la sauvegarde de l’information hyperlocale ou minoritaire.
Si Wikipédia n’a pas vocation à devenir une « encyclopédie de l’instant » en raison de ses règles structurelles, elle absorbe désormais seule le flux des événements admissibles.
Ce que l’on perd avec la fermeture de Wikinews, c’est un espace dédié à la mémoire vive de l’actualité, s’inquiète SleaY.
« Sur Wikipédia, les événements récents sont rapidement intégrés dans un récit synthétique, lissé, réorganisé avec le recul. Une explosion, une décision municipale, un fait divers local deviennent une ligne dans une chronologie, ou disparaissent complètement faute d’admissibilité ».
La chercheuse partage cette analyse et alerte sur les critères d’admissibilité qui influencent directement ce qui est légitimé comme « événement ». Wikipédia dépendant de sources secondaires fiables, ce qui n’est pas traité par les grands médias devient difficilement sourçable, et donc invisible dans l’encyclopédie.
« La disparition de Wikinews supprime un espace où une actualité pouvait exister autrement, notamment sans passer par une logique de notoriété durable ».
Jeanne Vermeische, docteure en science politique
Elle rappelle également que le profil sociologique des contributeurs actifs (surreprésentation masculine, niveau de diplôme très élevé, zones géographiques spécifiques) influence de fait le contenu même du projet. Bien que des initiatives internes tentent de corriger ces biais (par des projets thématiques sur le genre ou une vigilance sur les sources), le risque subsiste de voir s’affaiblir la documentation des micro-actualités ou des zones à faible couverture journalistique.
En refermant le chapitre Wikinews, le mouvement Wikimédia perd sa capacité de « documenter le présent avant qu’il ne devienne histoire ». En confiant à la seule Wikipédia le soin de trier l’actualité, le risque est désormais réel de voir s’effacer les micro-événements qui n’ont pas les honneurs des grands médias professionnels. Alors que le profil et le nombre de nos contributeurs évoluent, une question cruciale reste ouverte : comment notre écosystème continuera-t-il à faire vivre la mémoire des territoires et des faits hyperlocaux avant qu’ils ne tombent définitivement dans l’oubli ?
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