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Vikidia, ou de la participation des enfants

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De quelle participation parle-t-on ?

Un adolescent au micro dans un conseil d'enfant
Au conseil d’enfants et de jeunes d’un arrondissement de Berlin par Ralf Roletschek – GFDL 1.2

La participation a plusieurs définitions. Du point de vue de la vie civique et politique, c’est l’association aux décisions, l’implication d’un plus grand nombre de personnes dans la vie publique ou au sein d’organisations particulières. On peut discuter de la réalité de cette participation, de la sincérité de sa mise en œuvre, voire de son intérêt par rapport à un ordre plus vertical auquel elle s’oppose, la première a néanmoins certainement progressé ces dernières décennies au détriment du second, dans des lieux aussi variés que la vie politique locale, les entreprises, la santé ou les institutions sociales. Il s’agit manifestement d’une tendance sociétale. À l’avènement de ce qu’on a appelé le Web 2.0, la production participative (le crowdsourcing), qui consiste à intégrer les contributions d’un grand nombre de personnes dans l’élaboration d’une œuvre ou d’une ressource, a connu une grande expansion.

Ces deux aspects, de décisions collectives et de travail collectif, se combinent sur les wikis, où non seulement le travail, mais aussi la gouvernance et les décisions sont collectifs. À ses débuts, la Fondation Wikimédia met en avant la participation autant que le service rendu par le contenu recueilli et élaboré sur les wikis. Elle énonce ainsi sa mission : « donner la possibilité aux personnes du monde entier de collecter et développer du contenu éducatif sous licence libre ou se trouvant dans le domaine public, et de distribuer ce contenu efficacement et globalement. » C’est-à-dire qu’il s’agit non seulement de fournir une ressource de savoir mais de donner la possibilité au plus grand nombre de s’impliquer dans son élaboration.

La participation des enfants et adolescents progresse-t-elle ?

Il existe en tout cas un courant qui vise à étendre le principe de participation aux mineurs. L’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant, demande de garantir « à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. » tandis que l’article 13 stipule que « L’enfant a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen du choix de l’enfant. » (l’énoncé de la mission de la Fondation Wikimédia y ressemble beaucoup). Ce traité affirme la liberté des enfants, non seulement de recevoir mais de répandre des informations, ce qui dépasse donc le simple « droit à l’éducation ». La question de la participation des enfants est mise en avant par plusieurs organismes.

Dans les faits, cette participation est néanmoins souvent peu développée. Par exemple, les enfants et adolescents adhèrent en nombre à des clubs sportifs, mais s’impliquent rarement dans leur gestion et leur gouvernance, pourtant participatives quand il s’agit d’associations. Les choses se passent comme si la vie sociale et civique ne commençait vraiment qu’à la majorité.

La forme scolaire

Une classe de la Troisième République par Albert Bettannier – image du domaine publique

Dans l’éducation formelle, la forme scolaire est largement celle qui s’est figée au XIXe siècle, époque où l’ordre vertical était dominant. Le principe d’organisation est de confier une classe d’élèves d’âge homogène pour une heure à un professeur pour une discipline. Le professeur a l’entière responsabilité de la séance, de sa préparation, ainsi que de l’évaluation des connaissances. Les collégiens et lycéens ne sont pas invités à prendre part à l’intendance, à l’ordre, à l’évolution des règles, à l’évaluation, ou à s’aider les uns les autres. Ils n’ont jamais l’initiative, ne serait-ce que sur une part de l’emploi du temps de leur groupe, encore moins sur une part de budget, et ils n’ont d’ailleurs la plupart du temps aucune idée des sommes consacrées à leur scolarité. Quand il existe quelques institutions qui tendent à mettre en œuvre cette participation (délégués des élèves, par exemple), elle a souvent peu de substance. Cette forme scolaire était sous-tendue au XIXe siècle par l’idée que l’autorité et la verticalité étaient vertueuses en soi pour former – selon les points de vue – de bons citoyens ou de bons chrétiens. Faire sentir l’autorité du maître, au-delà de nécessités d’ordre, de compétence ou d’efficacité (voire à leur encontre), était perçu comme essentiel à l’éducation morale et pour préparer les enfants à vivre de même l’autorité de l’État ou celle de Dieu. Le modèle alternatif de l’époque qu’était l’école mutuelle était décrié, malgré ses succès, supposé faire des élèves de « petits maîtres » (ce qu’à montré Sylvie Jouan dans La classe multiâge d’hier à aujourd’hui. Archaïsme ou école de demain ?).

Enseignement mutuel par Sinatra etPeter O. Chott – GFDL ou CC BY 3.0

Il semble que les bases d’organisation bien peu participatives de l’école se perpétuent aujourd’hui en renouvelant leurs justifications. C’est sans doute maintenant en avançant de préserver les enfants et adolescents de toute responsabilité qui ne serait pas de leur âge, qu’on attend qu’ils ne travaillent que pour eux-mêmes et ne s’occupent de rien autour. Dans une optique voisine, peut-être notre société a-t-elle poussé le tabou du travail des enfants jusqu’à leur refuser tout rôle, non seulement rémunéré mais même simplement un tant soit peu contributif, jusqu’à leur 16 ans, voire au-delà. La lutte contre le travail des enfants visait à l’origine les formes aliénantes, dangereuses ou qui compromettaient l’éducation et le bien-être des enfants. Aujourd’hui, le seul travail légitime de leur part – parfois même dans le cadre familial – serait le travail scolaire, à l’école et par les devoirs. C’est peut-être aussi l’effet d’une professionnalisation de tout ceux qui ont affaire à des enfants : lorsqu’on exige des niveaux de qualification élevés pour les enseignants et autres éducateurs, comment admettre que les élèves puissent prendre leur part dans les tâches collectives ou aider leurs camarades ?

Vikidia pour impliquer les enfants

C’est un peu à l’encontre de cela que se situe Vikidia, qui a repris le modèle de fonctionnement de Wikipédia avec bien peu d’innovation sinon d’inviter les enfants et adolescents à en être partie prenante avec les participants adultes, sans édulcorer aucune des dimensions participatives du modèle. C’est-à-dire que les premiers participent à l’élaboration du contenu, à la maintenance et la surveillance du wiki, aux choix de sanctions éventuelles, à l’élaboration et l’adoption de nouvelles règles, voire à la conduite de nouveaux projets. Peu d’innovation mais cela implique de renoncer à un type d’encadrement des enfants puisqu’ils participent eux-mêmes à l’encadrement, renoncer à un programme prédéfini (prescrire les articles à rédiger), renoncer à l’exigence de rédacteurs qualifiés, à la garantie de professionnels de l’éducation pour tout conduire, renoncer à des procédures de vérifications sécuritaires sur le contenu, renoncer à distribuer des rôles formels et des droits en fonction de l’âge des participants.

Parmi ce qu’amène une telle base de fonctionnement, on observe que les adultes ne sont en général pas en première ligne face aux incivilités, qu’on appelle vandalisme sur les wikis, puisque les jeunes participants en font volontiers leur affaire. Ils peuvent donc se concentrer sur la rédaction si c’est ainsi qu’ils veulent s’investir. Il s’avère également que malgré ces principes d’organisation horizontale, les adultes ont toujours un rôle comme tels dans les rapports entre participants du fait de leur recul, de leur expérience. Ils ne sont pas l’autorité, ne doivent pas craindre la contradiction, mais souvent « font autorité ». Certaines caractéristiques, peut-être naturelles, des rapports entre jeunes et aînés ne disparaissent pas dans un fonctionnement horizontal et participatif.

Un extrait de la Gazette de Vikidia

La participation dans un milieu intergénérationnel est différente d’une organisation réservée aux enfants – éventuellement supervisés. Il existe un schéma qui résume les types et degrés de participation d’enfants à un projet, une organisation : l’échelle de participation de Roger Hart , reprise notamment dans un « manuel pour la pratique de l’éducation aux droits de l’homme avec les enfants », sur le site du Conseil de l’Europe. Il est sans doute remarquable que cette échelle place un « projet initié par les enfants, décisions prises conjointement avec des adultes » encore à un degré plus haut qu’un « projet initié et dirigé par les enfants ». La forme la plus accomplie de participation selon cette vision n’est pas que les enfants s’organisent en parallèle du monde des adultes mais qu’ils soient à l’initiative de projets susceptibles d’impliquer des adultes, peut-être pour leur compétences complémentaires. Vikidia n’a pas été initiée par des enfants, mais ceux-ci ont plusieurs fois lancé des projets, ponctuels ou plus durables et qui ont fait leur chemin, auxquels les adultes ont participé. C’est en premier lieu la création d’articles, qui est à l’initiative de chacun. Les enfants créent chaque jour de nouveaux articles sur Vikidia, mais aussi parfois des portails thématiques ou un projet comme la Gazette de Vikidia.

Avec ce mode de fonctionnement, les vikidiens créent en moyenne six articles par jour depuis presque douze ans et ces articles ont maintenant un à deux millions de lecteurs par mois.

Les intérêts de la participation

La participation très ouverte s’est montrée centrale dans le succès de Wikipédia par son efficacité. Elle est le plus souvent nécessaire au développement des logiciels libres qui ne peuvent pas soutenir une organisation verticale pour se développer. Elle correspond aussi à des valeurs, et influence le « produit ».

Elle s’avère tout à fait applicable sur les wikis parmi les enfants et adolescents qui sont des êtres sociaux comme les autres et apprécient d’être actifs et partie prenante. Cela pourrait être un témoignage de plus pour suggérer de mettre un peu plus en œuvre ce principe de participation des jeunes dans d’autres cadres. Elle a d’une part un intérêt pratique voire économique : l’implication de jeunes à tous niveaux peut libérer du temps d’adultes qui n’ont pas à assurer intégralement les tâches correspondantes. Un temps d’adulte rare s’il s’agit de bénévoles et coûteux quand il s’agit de salariés, dont les effectifs dans l’éducation paraissent toujours insuffisants. Elle a un intérêt social en répondant sans doute à une aspiration des jeunes à prendre un tant soit peu un rôle actif – et symétriquement en allégeant la charge mentale que les adultes s’imposent lorsqu’ils sont toujours en « gestion directe » (en étant les seuls à faire respecter l’ordre, à apporter une aide individuelle…) Et enfin son autre intérêt se trouve sur le terrain des valeurs, dans la mesure où on adhère à celle qui consiste à considérer comme une bonne chose de préparer les citoyens à coopérer volontairement, intervenir dans la vie publique et contribuer aux biens communs.


Mathias Damour est le fondateur de Vikidia, l’encyclopédie des 8-13 ans, un projet qui ne dépend pas de la Wikimedia Foundation. Retrouvez son portrait sur le blog de Framasoft.

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